HOMMAGE À SLAMET SJUKUR

HOMMAGE À SLAMET SJUKUR

(Texte paru dans Le Banian, n°19, juin 2015, Paris, France. Disponible en Anglais)

SLAMET ABDUL SJUKUR

Eric Antoni, musicien

Slamet Abdul Sjukur est mort le 24 mars 2015 dans sa ville natale de Surabaya.  Il allait avoir quatre-vingt ans. Une biographie parue dans Le Banian n° 15 (2013, Indonésie : Les sons d’un Archipel),rappelle les étapes essentielles de sa vie publique : les études musicales en France auprès d’Olivier Messiaen et d’Henri Dutilleux, ses activités de compositeur, d’enseignant et de critique musical qui ont fait de lui, dès les années 80, l’initiateur et la figure de proue de la musique contemporaine en Indonésie. Beaucoup d’anciens élèves témoignent aujourd’hui de ce qu’ils lui doivent non seulement musicalement mais humainement.  Parmi  eux, Krisna Setiawan et Ricky Jap [1], tous deux compositeurs,  parlent d’un professeur « extraordinaire » qui leur a « ouvert les yeux » sur « le vrai monde de la musique » et leur a « dévoilé une perspective plus large et plus originale qu’aucun autre professeur ». (Le Banian n° 17, 2014, Orang Peranakan, Les Chinois d’Indonésie)

 

Je le rencontrai en 1976 à Paris. On m’avait parlé d’un ancien élève de Messiaen (une référence on ne peut plus prestigieuse) et je trouvai un personnage à la fois simple et pétillant de malice. La vigilance de son regard, l’élégance de son maintien, la précision de ses gestes  interrogeaient  les hommes et séduisaient les femmes.  À ma demande, il me dirigea vers  certaines fugues de Bach, les Mikrokosmos de Bartók, les Moments Musicaux de Schubert et quelques œuvres de Stravinsky. Nous jouions, parfois à quatre mains, et il commentait certaines notes, certaines nuances,  quelques petits riens, avec autant d’attention que le plan harmonique des œuvres,  leurs  structures et leurs formes. Il s’agissait en fait pour lui de ne jamais évacuer de la pratique et de l’analyse  musicales l’endroit où la musique a lieu, le corps, ses membres, mains, pieds et  mâchoires, ses organes, ses flux sanguins et respiratoires, les yeux, les oreilles, la voix, la peau, etc.

 

Changement de perspective, en effet, et formidable pour qui comme moi n’avait jamais connu qu’une analyse musicale qui, au contraire, chosifiait la musique en la figeant dans des formes et des concepts aisément « enseignables ».  On peut se faire une idée de son approche organique de la musique en lisant ce qu’il dit lui-même de son œuvre GAME-land n°5  (pièce pour « un pianiste en particulier » – Nicolas Stavy -) « pour piano, gong javanais, kemanak (un idiophone en forme de banane), avec bruitages produits par les mains, la bouche et la gorge, imposant en plus un certain talent d’acteur ».

 

Mais Slamet était aussi un intellectuel, grand  lecteur des textes traditionnels, le Yi-King surtout  dont il a interrogé les oracles toute sa vie, la Cabale juive et Pythagore aussi. Parmi les poètes qui l’ont accompagné, anglo-saxons et français principalement, T. S. Eliot était sa plus constante référence. Il appréciait la limpidité de ses images et une certaine économie verbale qui a sans doute influencé l’aspect le plus ascétique de sa musique que l’on dit « minimaliste » tant, parfois, les notes y sont rares, les silences tendus et mesurés. On peut s’en faire une idée en écoutant SUARA [2] (1979) sur Youtube magnifiquement interprété par une jeune pianiste aux gestes souples et chorégraphiques. La musique de ce fin dialecticien se voulait une mise en relation des deux mondes d’en haut et d’en bas, du ciel et de la terre, du positif et du négatif,  de la tête et des pieds. Il la disait« symboliste » et très justement si l’on pense au sens premier du mot « symbole ».  Parmi ses œuvres les plus abouties ses Parenthèses I, II, III et IV sont toutes composées pour instruments divers et danseur(s). Les corps des danseurs, le jeu des instrumentistes et  la géométrie vivante de leur chorégraphie étant reliés par de subtils calculs numérologiques, rythmiques  et vibratoires.

Sur Youtube, on peut aussi entendre Tetabeuhan Sungut [3], une œuvre pour chœur qui fait entendre et voir ce que pouvait être sa conception d’un ensemble de musiciens considéré comme un seul corps exactement comme le gamelan dont il aimait à dire que c’est un « seul homme », et pas du tout un orchestre à l’occidentale composé de plusieurs individus distincts les uns des autres. Sa première expérimentation d’un tel ensemble, il la fit à l’occasion du festival des jeux d’automne de Dijon et l’enregistrement d’un disque pour lequel il obtint le Disque d’or de l’académie Charles Cros en 1977. C’était avec les enfants et le personnel de l’ambassade d’Indonésie à Paris auxquels il fit apprendre certaines de ses  compositions  de style folklorique  pour anklung [4]  et voix, chaque choriste (une quarantaine) jouant d’un anklung en même temps qu’il chantait et… le faisant bien ! Prouesse de pédagogue et de compositeur dont je ne connais pas d’autres exemples!

 

Slamet aimait les blagues, pas de celles qui s’exercent au détriment de quelqu’un, je ne l’ai jamais entendu se moquer de qui que ce soit, mais de ces blagues qui décalent des points de vue consensuels et montrent du réel ce que les discours convenus tendent au contraire à masquer.  On pourra apprécier son sens de l’humour en relisant son texte « Soutien-gorge » paru dans Le Banian (n° 5, 2008, Jakarta, voyages réels ou imaginaires dans la capitale indonésienne) : ayant reçu de l’ambassade des Pays-Bas à Jakarta commande d’une œuvre devant être jouée à plusieurs reprises dans toute l’Indonésie (opportunité  rare pour un compositeur contemporain, même transposée en Europe…), il apprit que les deux autres élus, néerlandais, seraient payés cinq fois plus que lui pour la même participation au même événement. Leurs œuvres durant respectivement 30 minutes et 50 minutes, il composa, lui, une œuvre de 8 minutes, cinq fois moins longue que la moyenne des deux autres. Il lui trouva le titre de Kutang (« soutien-gorge » en indonésien) parce que d’une part, il l’avait compris, elle ne lui avait été commandée  que pour  maintenir l’équilibre entre les deux grandes œuvres auxquelles elle devait servir  de faire-valoir et que d’autre part , il entendait faire un pied de nez aux lois que préparait le gouvernement  indonésien contre la pornographie. D’une pierre deux coups, sans aigreur ni acrimonie.  Car cela ne l’empêcha pas d’écrire un article très élogieux pour Le Banian n° 5, sur les œuvres de ses deux collègues néerlandais. C’est tout lui, l’exercice du jugement sans ostentation, la réponse humoristique avec le sourire, et la parade ludique sans  haine.

 

Haine de soi, haine des autres, on n’a pas attendu la psychologie moderne pour s’apercevoir de la corrélation essentielle des deux sentiments.  Elle est peut-être devenue plus évidente au vingtième siècle car plus exposée en chacun,  aux tumultes de l’histoire et de l’actualité. On l’aura compris, non seulement Slamet ne se haïssait pas lui-même mais il ne regrettait aucune des épreuves que la vie lui infligea, à commencer par l’infirmité provoquée par une poliomyélite  contractée à l’âge de deux  ans. Sa jambe valide,  ses hanches et son dos le firent beaucoup souffrir  et toute sa vie malgré de nombreuses opérations. Je ne l’ai JAMAIS entendu s’en plaindre ni se révolter contre son sort. Dès 1976, me voyant un jour atteint par un dépit  amoureux, il me donna la clef de son ascèse et du formidable pouvoir de dévoilement du réel  qu’elle réserve à son usager attentif.  Elle tenait en un mot, ACCEPTER.

 

Merci l’Ami !

Au revoir Slamet Surabaya, 2013

Au revoir Slamet !

 

[1] Une autre de ses élèves, la compositrice Ioana Rompas vient de rendre publique une œuvre intitulée 24 ,  composée le 24 mars 2010 et qu’elle nomma aussitôt ainsi, alors qu’elle ne donne jamais ce genre de titre à ses œuvres. La démarche, les accents sombres et funèbres de l’œuvre ont accompagné le cortège funéraire et l’inhumation de Slamet qui eurent lieu le jour-même de sa mort, le 24 mars  2015. Il eut sans doute apprécié ces noces de l’art et de la vie.

 

[2] Suara  : Octavia Rosiana Dewi, piano : https://www.youtube.com/watch?v=YPiaGkiRmqI

 

[3] Tetabeuhan Sungut  – chorale de l’Université Padjadjanan, Dir. Arvin Zeinulah : https://www.youtube.com/watch?v=h62xl1jhUdI

[4] L’anklung se compose de lames de bambou, plus ou moins fines, de longueurs variables, qui reliées à un châssis,  s’entrechoquent et résonnent lorsqu’on les secoue.

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