Eclosions

Avril 2019

Eclosions – envol d’un printemps

Eric Antoni

Eclosions au pluriel pour l’envol d’un seul printemps générique qu’on voudrait éternel : le titre convient très bien à ce qui attendait l’auditeur-spectateur de ce nouveau concert d’Ars Nova au Centre Culturel Canadien de Paris, le 22 mars, en effet, 2019.

Eclosions de trajectoires multiples qui ont en commun la musique « savante » occidentale, ce vaste terreau culturel qu’ont fécondé de nombreuses aventures extra-européennes depuis, par exemple, la découverte des gamelans Javanais par Debussy en 1889, la vive éclosion du jazz ou encore la lente instillation de la spiritualité extrême orientale dans les esprits occidentaux. Telles qu’elles s’épanouissent dans de nombreux « laboratoires » et autres initiatives culturelles spontanées, ces trajectoires ont déjà suffisamment modifié la relation des musicens à la musique  pour qu’aujourd’hui, certains compositeurs, quelques instrumentistes, des acteurs et des chanteurs

ne se reconnaissent plus dans le partage des rôles entre créateurs et exécutants, entre musique écrite et musique improvisée, musique ancienne et contemporaine, chants d’ailleurs, voix d’ici etc. qui a pourtant marqué leurs apprentissages.

Le concert de ce soir est à la confluence de ces pas de côté, de ces chemins de traverse, de ces regards qui se portent ailleurs.

Nuées sonores

Myriam Boucher est créatrice de musique visuelle. Elle travaille depuis Montréal et sans frontières, sur le rapport organique entre le son, la musique, l’image et la nature, Sa vidéo sonore, Nuées, était diffusée sur un écran au fond du hall d’entrée du centre culturel. Vols d’oiseaux la nuit, battements d’ailes soutenus par des enregistrements de la saxophoniste baryton Ida Toninato. Hall d’entrée, cela veut dire lieu de rencontre du public, conversations en attendant le début du concert et donc peu d’attention portée à l’écran et à la musique malgré des fréquences basses dominantes et captivantes. On aurait pu souhaiter un autre type de disposition spatiale à l’oeuvre, celle des Nymphéas à l’Orangerie par exemple, avec de multiples écrans, de nombreux hauts-parleurs, et au centre un public silencieux, en immersion vigilante.

Phases, est une performance audiovisuelle projetée et sonorisée dans l’excellent petit auditorium du centre. Myriam Boucher, la compositrice est aux manettes un peu comme un DJ ou un de ces opérateurs de claviers que les concerts de musique électro-acoustique nous ont rendu familiers. Laperformance utilise les trois phases de l’eau, liquide, solide et gazeuse que nous montrent des vidéos – eaux courantes et banquises, surtout – , accompagnées d’enregistrements de synthétiseurs, de saxophones et d’une contrebasse. On se laisse guider par tout un réseau d’associations et de correspondances qui grandissent, s’amenuisent, disparaissent, resurgissent. L’oeuvre est habitée par une présence à laquelle les sons et les images rendent témoignage comme au passage, occupés qu’ils sont à se répondre selon un jeu d’oscillations vibratoires dont le spectateur-auditeur peut suivre les effets sur un écran mais surtout sur sa propre personne, physique, sensorielle, mentale. « Présence » cela tient au fond, le fond ce sont ces fréquences graves qui soutiennent l’ensemble un peu comme un Mantra. Le fond c’est une ligne de basses, c’est un jeu de fondamentales pour quelqu’un comme moi dont l’oreille « acoustique » est dominée par l’oreille musicale, et dont l’oreille musicale est dirigée par un sens tonal, révélé, éduqué par une formation classique certes attentive, mais tout à fait banale. Il suffit d’avoir joué un peu de Bach et de s’être demandé un jour « Tiens ! Comment ça se fait que dès les premières notes, on change d’espace-temps ? » pour que la perception d’un sens incarné par une musique que l’on appelle « tonale », un sens tonal donc, finisse par dominer l’attention portée à tout monde sonore « organisé ». Un intervalle de quinte entre deux notes, selon le contexte, n’est donc pas seulement, pour moi, l’indice d’une harmonique ou son efflorescence, mais le signe d’une relation intentionnelle porteuse d’un sens et d’une finalité. Et, à moins d’avoir renoncé à entendre de la musique , à moins de me contenter d’une rêverie sonore qui flotte entre deux mondes, je ne peux pas ne pas entendre ce lien qui fait sens surtout lorsqu’il me semble que le compositeur, par l’usage qu’il en fait, est sans doute mû par la même perception. L’oeuvre de Myriam Boucher en témoigne à l’évidence. Je lui en parle à l’issue du concert, coupe de champagne levée. Elle accueille positivement ma remarque.

Porosité est le nom d’une performance qu’elle doit animer prochainement avec Alexandra Lacroix, metteur en scène et scénographe, et Philippe Drouin, poète. Le mot renvoie à la qualité de ces cavités qui offrent un passage aux liquides, comme les pores de la peau. Porosité entre sons, images et mots, musique et poésie. Une mémoire passe par là, elle imprègne le monde vibratoire d’un courant fluide qui remonte le fil du temps. Ces pages de notation de chants tibétains :

Tempête : un océan dans un verre d’eau

Rêves d’Occident Théâtre sonique est conçu par Jean Boillot qui en est aussi le metteur en scène. Il a demandé à un écrivain, Jean-Marie Piemme non seulement d’adapter mais bien de réécrire pour la scène la Tempête de Shakespeare et d’en être le dramaturge. La direction musicale est confiée à Jean-Yves Aizic et la musique est une composition originale de Jonathan Pontier. C’est elle que nous entendons ce soir, interprétée par une chanteuse, Géraldine Keller, et deux percussionnistes, Mathilde Dambricourt et Lucie Delmas. La première représentation de l’ensemble étant fixée en mai de cette année.

Sept séquences de chant sont accompagnées par de nombreux instruments frappés, frottés et caressés subtilement et discrètement. Voyages vers l’intimité d’îles lointaines – Bali, Mélanésie, forêt tropicale d’ici ou de là -. Les percussionnistes joignent parfois leur chant à celui de la soliste : l’ensemble exerce un charme indéniable qui opère sans fioritures et sans excès malgré la difficulté technique de certaines pièces . Le « cœur d’écoute » des audieurs, est touché par ces chants anciens qui lui parlent de manière si simple et si actuelle. La dernière séquence est consacrée à un chant et des rythmes qui viendraient, nous annonce-t-on, des Pygmées ou des Inuits. Des uns et des autres, en fait, car au-delà de tout réalisme anthropologique, plusieurs siècles d’oubli et plusieurs continents de transparence sont traversés en une seule ode chantée tout bas. Merci au compositeur, homme d’écoute sensible et de mémoire.

Chanteuses et percussionistes : pas d’explosion dans les corps et l’expression, mais au contraire deux tensions contraires qui se répondent et s’équilibrent vers plus de densité et vers plus de fluidité, vers plus de projection et vers plus de reprise de soi. Il y a entre les musiciennes un niveau de communication qui ne tient pas seulement à une bonne coordination mais à une certaine qualité d’écoute de soi. On peut se reporter aux vidéos de Géraldine Keller pour tenter de comprendre comment ce jeu de complémentarités et cette entente musicale peuvent opérer physiquement pour ainsi dire, par porosité entre les corps et les consciences. Elle y improvise sans filet avec d’autres instrumentistes et ce travail est lisible sur ses gestes, audible dans les inflexions de sa voix. Je vais lui parler à l’issue du concert : – Qui peut chanter ainsi, esprit-corps chevillé au corps-esprit, connaît sûrement les chants et l’oeuvre de Giacinto Scelsi ? – Eh oui !

Mémoire de l’eau : un océan dans une goutte d’eau

Il y a une mémoire de traces et d’influx qui semble traverser une partie du corps musical contemporain en modifiant sa sphère d’expérimentation de l’Humain, du plus physique au plus spirituel. Elle libère déjà ne serait-ce que les métaphores poétiques dont toute démarche scientifique et artistique a besoin pour évoluer. Ni Big Bang ni trou noir ce soir, mais plutôt porosité, éclosion, envol, tempête, insularité… Cette mémoire est celle de l’eau, de l’air et de tous les éléments qui nous entourent et nous composent.

L’eau qui a été au contact de certaines substances conserverait une empreinte de certaines propriétés de celles-ci. C’est bien l’effet d’une mémoire selon le biologiste français Jacques Benveniste dont les travaux sur ce sujet ont été publiés dès 1988. Sa découverte fut tout de suite très controversée dans le monde scientifique. Mais elle est confirmée aujourd’hui par les recherches d’autres scientifiques aussi reconnus que Luc Montagnier, prix Nobel de médecine en 2008. La science moderne retrouve à travers ces pionniers, par des voies expérimentales et rationnelles, l’enseignement visionnaire des textes pluri-millénaires du Véda et des Upanishads selon lequel matière et esprit sont deux états d’une seule et même Conscience.

Cette Conscience est un continuum. C’est une conscience-mémoire sans autre souvenir, sans autre visée que sa propre source.

Dans la musique occidentale du 17ème au 20ème siècle, ce mouvement vers soi de cette conscience-mémoire sur le qui-vive dans nos corps, dans nos esprits et dans le continuum sonore, a pris la forme d’un balancement dont le point d’origine est aussi le point final. Selon l’expression consacrée, il est cadentiel : Tonique-Dominante(s)-Tonique. Il peut prendre des formes infiniment variées selon les cultures et les époques où il s’incarne, du mantra védique à la polyphonie occidentale, du chant synagogal aux éclosions les plus inattendues de ce début de 21ème siècle. Mais toujours, cette Tonique, c’est là l’essentiel, est con-centrée sur sa propre émergence. Elle densifie et intensifie son énergie en tournant sur elle-même jusqu’à un rebouclement « final » mystérieusement annoncé et actualisé dès l’impulsion initiale, comme dans cette oeuvre de Bach dont nous avons à peine commencé de jouer ou d’entendre les premières notes. Cet accomplissement qui n’a ni début ni fin, c’est celui de notre conscience qui tonalise le monde des sons et le transfigure en un geste où elle se sonde, se risque et s’origine. C’est le geste des confins intimes qu’on appelle « musique ».

D’innombrables passages vers le continuum sonore sont désormais ouverts aux musiciens et autres explorateurs de l’instant présent. Le monde, en étendue et en profondeur, est à portée de voix. Je suis très heureux que l’ensemble Ars Nova, sous la direction de Jean-Michaël Lavoie, soit opérateur, coordinateur ou partenaire d’initiatives musicales et artistiques qui ont la portée et la qualité de ce que nous avons vu et entendu ce soir.

Avril 2019

Eclosions – envol d’un printemps

Eric Antoni

Eclosions au pluriel pour l’envol d’un seul printemps générique qu’on voudrait éternel : le titre convient très bien à ce qui attendait l’auditeur-spectateur de ce nouveau concert d’Ars Nova au Centre Culturel Canadien de Paris, le 22 mars, en effet, 2019.

Eclosions de trajectoires multiples qui ont en commun la musique « savante » occidentale, ce vaste terreau culturel qu’ont fécondé de nombreuses aventures extra-européennes depuis, par exemple, la découverte des gamelans Javanais par Debussy en 1889, la vive éclosion du jazz ou encore la lente instillation de la spiritualité extrême orientale dans les esprits occidentaux. Telles qu’elles s’épanouissent dans de nombreux « laboratoires » et autres initiatives culturelles spontanées, ces trajectoires ont déjà suffisamment modifié la relation des musicens à la musique  pour qu’aujourd’hui, certains compositeurs, quelques instrumentistes, des acteurs et des chanteurs

ne se reconnaissent plus dans le partage des rôles entre créateurs et exécutants, entre musique écrite et musique improvisée, musique ancienne et contemporaine, chants d’ailleurs, voix d’ici etc. qui a pourtant marqué leurs apprentissages.

Le concert de ce soir est à la confluence de ces pas de côté, de ces chemins de traverse, de ces regards qui se portent ailleurs.

Nuées sonores

Myriam Boucher est créatrice de musique visuelle. Elle travaille depuis Montréal et sans frontières, sur le rapport organique entre le son, la musique, l’image et la nature, Sa vidéo sonore, Nuées, était diffusée sur un écran au fond du hall d’entrée du centre culturel. Vols d’oiseaux la nuit, battements d’ailes soutenus par des enregistrements de la saxophoniste baryton Ida Toninato. Hall d’entrée, cela veut dire lieu de rencontre du public, conversations en attendant le début du concert et donc peu d’attention portée à l’écran et à la musique malgré des fréquences basses dominantes et captivantes. On aurait pu souhaiter un autre type de disposition spatiale à l’oeuvre, celle des Nymphéas à l’Orangerie par exemple, avec de multiples écrans, de nombreux hauts-parleurs, et au centre un public silencieux, en immersion vigilante.

Phases, est une performance audiovisuelle projetée et sonorisée dans l’excellent petit auditorium du centre. Myriam Boucher, la compositrice est aux manettes un peu comme un DJ ou un de ces opérateurs de claviers que les concerts de musique électro-acoustique nous ont rendu familiers. Laperformance utilise les trois phases de l’eau, liquide, solide et gazeuse que nous montrent des vidéos – eaux courantes et banquises, surtout – , accompagnées d’enregistrements de synthétiseurs, de saxophones et d’une contrebasse. On se laisse guider par tout un réseau d’associations et de correspondances qui grandissent, s’amenuisent, disparaissent, resurgissent. L’oeuvre est habitée par une présence à laquelle les sons et les images rendent témoignage comme au passage, occupés qu’ils sont à se répondre selon un jeu d’oscillations vibratoires dont le spectateur-auditeur peut suivre les effets sur un écran mais surtout sur sa propre personne, physique, sensorielle, mentale. « Présence » cela tient au fond, le fond ce sont ces fréquences graves qui soutiennent l’ensemble un peu comme un Mantra. Le fond c’est une ligne de basses, c’est un jeu de fondamentales pour quelqu’un comme moi dont l’oreille « acoustique » est dominée par l’oreille musicale, et dont l’oreille musicale est dirigée par un sens tonal, révélé, éduqué par une formation classique certes attentive, mais tout à fait banale. Il suffit d’avoir joué un peu de Bach et de s’être demandé un jour « Tiens ! Comment ça se fait que dès les premières notes, on change d’espace-temps ? » pour que la perception d’un sens incarné par une musique que l’on appelle « tonale », un sens tonal donc, finisse par dominer l’attention portée à tout monde sonore « organisé ». Un intervalle de quinte entre deux notes, selon le contexte, n’est donc pas seulement, pour moi, l’indice d’une harmonique ou son efflorescence, mais le signe d’une relation intentionnelle porteuse d’un sens et d’une finalité. Et, à moins d’avoir renoncé à entendre de la musique , à moins de me contenter d’une rêverie sonore qui flotte entre deux mondes, je ne peux pas ne pas entendre ce lien qui fait sens surtout lorsqu’il me semble que le compositeur, par l’usage qu’il en fait, est sans doute mû par la même perception. L’oeuvre de Myriam Boucher en témoigne à l’évidence. Je lui en parle à l’issue du concert, coupe de champagne levée. Elle accueille positivement ma remarque.

Porosité est le nom d’une performance qu’elle doit animer prochainement avec Alexandra Lacroix, metteur en scène et scénographe, et Philippe Drouin, poète. Le mot renvoie à la qualité de ces cavités qui offrent un passage aux liquides, comme les pores de la peau. Porosité entre sons, images et mots, musique et poésie. Une mémoire passe par là, elle imprègne le monde vibratoire d’un courant fluide qui remonte le fil du temps. Ces pages de notation de chants tibétains :

Tempête : un océan dans un verre d’eau

Rêves d’Occident Théâtre sonique est conçu par Jean Boillot qui en est aussi le metteur en scène. Il a demandé à un écrivain, Jean-Marie Piemme non seulement d’adapter mais bien de réécrire pour la scène la Tempête de Shakespeare et d’en être le dramaturge. La direction musicale est confiée à Jean-Yves Aizic et la musique est une composition originale de Jonathan Pontier. C’est elle que nous entendons ce soir, interprétée par une chanteuse, Géraldine Keller, et deux percussionnistes, Mathilde Dambricourt et Lucie Delmas. La première représentation de l’ensemble étant fixée en mai de cette année.

Sept séquences de chant sont accompagnées par de nombreux instruments frappés, frottés et caressés subtilement et discrètement. Voyages vers l’intimité d’îles lointaines – Bali, Mélanésie, forêt tropicale d’ici ou de là -. Les percussionnistes joignent parfois leur chant à celui de la soliste : l’ensemble exerce un charme indéniable qui opère sans fioritures et sans excès malgré la difficulté technique de certaines pièces . Le « cœur d’écoute » des audieurs, est touché par ces chants anciens qui lui parlent de manière si simple et si actuelle. La dernière séquence est consacrée à un chant et des rythmes qui viendraient, nous annonce-t-on, des Pygmées ou des Inuits. Des uns et des autres, en fait, car au-delà de tout réalisme anthropologique, plusieurs siècles d’oubli et plusieurs continents de transparence sont traversés en une seule ode chantée tout bas. Merci au compositeur, homme d’écoute sensible et de mémoire.

Chanteuses et percussionistes : pas d’explosion dans les corps et l’expression, mais au contraire deux tensions contraires qui se répondent et s’équilibrent vers plus de densité et vers plus de fluidité, vers plus de projection et vers plus de reprise de soi. Il y a entre les musiciennes un niveau de communication qui ne tient pas seulement à une bonne coordination mais à une certaine qualité d’écoute de soi. On peut se reporter aux vidéos de Géraldine Keller pour tenter de comprendre comment ce jeu de complémentarités et cette entente musicale peuvent opérer physiquement pour ainsi dire, par porosité entre les corps et les consciences. Elle y improvise sans filet avec d’autres instrumentistes et ce travail est lisible sur ses gestes, audible dans les inflexions de sa voix. Je vais lui parler à l’issue du concert : – Qui peut chanter ainsi, esprit-corps chevillé au corps-esprit, connaît sûrement les chants et l’oeuvre de Giacinto Scelsi ? – Eh oui !

Mémoire de l’eau : un océan dans une goutte d’eau

Il y a une mémoire de traces et d’influx qui semble traverser une partie du corps musical contemporain en modifiant sa sphère d’expérimentation de l’Humain, du plus physique au plus spirituel. Elle libère déjà ne serait-ce que les métaphores poétiques dont toute démarche scientifique et artistique a besoin pour évoluer. Ni Big Bang ni trou noir ce soir, mais plutôt porosité, éclosion, envol, tempête, insularité… Cette mémoire est celle de l’eau, de l’air et de tous les éléments qui nous entourent et nous composent.

L’eau qui a été au contact de certaines substances conserverait une empreinte de certaines propriétés de celles-ci. C’est bien l’effet d’une mémoire selon le biologiste français Jacques Benveniste dont les travaux sur ce sujet ont été publiés dès 1988. Sa découverte fut tout de suite très controversée dans le monde scientifique. Mais elle est confirmée aujourd’hui par les recherches d’autres scientifiques aussi reconnus que Luc Montagnier, prix Nobel de médecine en 2008. La science moderne retrouve à travers ces pionniers, par des voies expérimentales et rationnelles, l’enseignement visionnaire des textes pluri-millénaires du Véda et des Upanishads selon lequel matière et esprit sont deux états d’une seule et même Conscience.

Cette Conscience est un continuum. C’est une conscience-mémoire sans autre souvenir, sans autre visée que sa propre source.

Dans la musique occidentale du 17ème au 20ème siècle, ce mouvement vers soi de cette conscience-mémoire sur le qui-vive dans nos corps, dans nos esprits et dans le continuum sonore, a pris la forme d’un balancement dont le point d’origine est aussi le point final. Selon l’expression consacrée, il est cadentiel : Tonique-Dominante(s)-Tonique. Il peut prendre des formes infiniment variées selon les cultures et les époques où il s’incarne, du mantra védique à la polyphonie occidentale, du chant synagogal aux éclosions les plus inattendues de ce début de 21ème siècle. Mais toujours, cette Tonique, c’est là l’essentiel, est con-centrée sur sa propre émergence. Elle densifie et intensifie son énergie en tournant sur elle-même jusqu’à un rebouclement « final » mystérieusement annoncé et actualisé dès l’impulsion initiale, comme dans cette oeuvre de Bach dont nous avons à peine commencé de jouer ou d’entendre les premières notes. Cet accomplissement qui n’a ni début ni fin, c’est celui de notre conscience qui tonalise le monde des sons et le transfigure en un geste où elle se sonde, se risque et s’origine. C’est le geste des confins intimes qu’on appelle « musique ».

D’innombrables passages vers le continuum sonore sont désormais ouverts aux musiciens et autres explorateurs de l’instant présent. Le monde, en étendue et en profondeur, est à portée de voix. Je suis très heureux que l’ensemble Ars Nova, sous la direction de Jean-Michaël Lavoie, soit opérateur, coordinateur ou partenaire d’initiatives musicales et artistiques qui ont la portée et la qualité de ce que nous avons vu et entendu ce soir.

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